Entretien avec Florian Berthelot, jongleur balles et Adrien Taffanel, équilibriste sur les mains et acrobate de la Compagnie Jusqu’ici tout va bien
Comment avez-vous pensé la forme que vous présentez aujourd’hui ?
Adrien : La forme qu’on présente aujourd’hui s’appelle En souvenir du présent et elle se découpe en deux parties. La première partie, c’est une récolte de souvenirs. Et la deuxième partie, c’est un spectacle dans lequel on rend hommage aux souvenirs qu’on a récoltés le matin.
On trouvait intéressant d’intervenir dans un lieu qu’on ne connaît pas, et de créer du lien entre toutes les personnes qui passent par ce lieu, qui y transitent. Au début, il y avait vraiment cette volonté d’intervenir avec les personnes accueillies, mais aussi les personnes qui travaillent sur la structure, et éventuellement des familles. L’idée, c’était d’essayer de créer du lien autour des souvenirs.
Florian : Oui, avec aussi cette envie de se dire que même quand on fréquente un même lieu, on ne prend pas toujours le temps de se poser des questions sur notre passé, sur ce qu’on aime vraiment, ou sur des choses anodines qui nous sont arrivées mais qui font partie de nous. Et on aimait l’idée que deux personnes puissent découvrir qu’elles partent au même endroit en vacances, par exemple.
Comment avez-vous imaginé cette collecte de souvenirs ?
Florian : On a commencé ensemble à lister plein de souvenirs qu’on pouvait avoir en commun. Ça allait d’une liste de doudous à un souvenir de chute, un souvenir de vacances… Puis tout ce qui gravite autour des émotions. On essayait de toucher à plein de choses.
Une fois qu’on avait recensé les types de souvenirs possibles, on a essayé de structurer tout ça dans une sorte de spectacle à trous qu’on a imaginé, et qu’on peut ensuite appliquer à chaque structure, avec les souvenirs récoltés sur place.
Adrien : Pour créer cette forme, on est allés en résidence à l’EPSM des Flandres, à Bailleul, où on a pu travailler dans un lieu où il y avait des personnes accueillies. On leur a présenté un premier essai.
Qu’est-ce que ce premier essai vous a appris ?
Adrien : Je pense que ça a rendu le processus moins vertigineux. On rencontre de nouvelles personnes chaque jour, on ne sait pas à quoi s’attendre : comment poser les questions, comment faire pour que les réponses soient riches…
On cherchait des questions précises mais ouvertes, qui laissent un panel de possibilités et permettent aux personnes de retrouver rapidement des souvenirs personnels qui les rendent un peu uniques.
Florian : On avait envoyé une première liste de souvenirs à toutes les structures, en leur demandant, selon leur public, quelles questions étaient trop complexes. La question du rêve, par exemple, ou des notions très abstraites : c’était parfois difficile.
On s’est rendu compte qu’aller chercher très loin dans le passé, ou poser des questions sur la temporalité (« hier », « demain »), pouvait être compliqué. On a donc recentré, simplifié.
Lors des réunions de préparation, certains personnels avaient émis des points de vigilance concernant l’accessibilité de votre dispositif. Ces interrogations se sont-elles avérées justifiées ? Avez-vous dû adapter votre manière de collecter les souvenirs ?
Adrien : Oui, je me souviens de la préparation : il y avait une réserve des professionnels. Et finalement, quand on a commencé à travailler dans le concret du projet, on a compris qu’il fallait réduire à quelques thématiques, mais bien les traiter.
Au départ, on ne pensait pas mener ce projet dans des structures accueillant des personnes porteuses d’un handicap mental. Ça nous a posé la question de la notion même de souvenir : comment elle est comprise, comment elle est accueillie.
Les professionnels nous ont fait des retours, on a ajusté, et on a laissé de côté certaines choses trop abstraites pour garder un cadre clair.
Avez-vous eu peur de faire surgir des souvenirs difficiles ? Comment avez-vous géré cela ?
Florian : Oui, dans les premières structures, il y a eu des questions autour de ça. Quand on demandait un « très vieux souvenir », certaines réponses étaient complexes et tristes.
Du coup, on a précisé qu’on cherchait des « souvenirs joyeux ». On a ajusté notre vocabulaire pour éviter de mettre les personnes dans un endroit trop difficile.
Adrien : Et puis il y a aussi le fait qu’on reste peu de temps. On est là une journée, avec une heure et demie ou deux heures de récolte le matin. On ne peut pas entrer trop profondément dans l’intime.
Dans le spectacle, il y a un moment où on rend hommage aux colères, parce que ça fait partie de la vie. Au départ, on voulait poser des questions sur la colère, mais on a renoncé : il faudrait plus de temps, un lien déjà installé.
Florian : Ce qui était beau aussi, c’est le rôle des encadrants. Parfois, ils nous aidaient à relancer : « Tu te souviens, on a fait cette sortie ? » Ça débloquait beaucoup de choses.
Aujourd’hui, vous collectiez des souvenirs pour la première fois auprès d’enfants. Aviez-vous une appréhension au départ ? A-t-elle disparu ?
Florian : Pas du tout au final. J’avais une petite crainte sur la notion de souvenir, je pensais que ce serait plus complexe que pour un public adulte. Mais au contraire : il y a une spontanéité incroyable. Quand on demande le nom des doudous ou un moment précis, il y a une vraie envie de partage.
Quelles questions posez-vous aux adultes ? Les mêmes qu’aux enfants ?
Florian : Oui. On demande aussi les doudous aux adultes ! On a une grande liste de questions, et on adapte.
Avec les enfants, le doudou est présent : ils vont le chercher pour nous le montrer.
Avec les adultes, c’est souvent un souvenir du passé, ce qui donne une autre tonalité.
Qu’est-ce qui vous touche le plus dans cette expérience ?
Florian : Aujourd’hui, c’est notre neuvième impromptu. Et je ne pensais pas être touché à ce point. Le matin, on arrive et on ne connaît personne. On dit bonjour, on commence sans repères. Et l’après-midi, juste après la restitution, il y a cette rencontre : des personnes viennent dire qu’elles ont aimé, on échange, on se reconnaît. Ce que je retiens, ce n’est pas le spectacle en lui-même : c’est la rencontre.
Adrien : Oui, il y a un vrai plaisir à jouer un spectacle pour des gens qu’on connaît déjà un peu. Quand on croise les regards, on sait qu’on a vécu quelque chose ensemble. Et il y a aussi la beauté de raconter les souvenirs des personnes présentes. Ça me touche beaucoup.
Adrien, c’est ta deuxième participation à Plaines Santé. As-tu changé ta manière de travailler ?
Adrien : Ma première participation était le projet Rencontres au Carré. Je déambulais dans les espaces de vie avec de grands cubes en bois, en improvisant : acrobatie, danse, équilibre. Le lien se faisait par le mouvement.
Ici, dans En souvenir du présent, la parole a une place importante. Il y a une rencontre verbale. C’était un inconnu pour moi, pour Flo aussi.
Mais je suis content d’avoir vécu Rencontres au Carré : ça nous permet aujourd’hui de garder la dimension corporelle. De ne pas oublier que notre médium, c’est le cirque. Parfois, ça part en improvisation parce que quelque chose se passe physiquement. Et même avec des personnes non verbales, on arrive à créer quelque chose : par les gestes, par l’attention. Ce ne sont pas toujours des souvenirs, mais il y a de très beaux moments.
Propos recueillis dans le cadre du dispositif « Plaines Santé » par Sidonie Hadoux.
Photos: Gabriela Téllez
