Au Centre Hospitalier Simone Veil, les notes d’un handpan et quelques pas de danse ont suffi à estomper, le temps d’un après-midi, la solitude des couloirs. Entre rires clownesques, larmes d’émotion et chorégraphies improvisées, nous avons déambulé au rythme de la Compagnie K.
Le rendez-vous est fixé à 14h dans le hall. Yasmina, Anne et Pat, les trois complices de la Compagnie K, ajustent leurs chapeaux.
Direction le service « Maman-Enfant ». Le calme règne dans ce couloir aux teintes bleutées. Avant d’entrer en scène, ou plutôt, en couloir, Yasmina glisse à l’éducatrice de jeunes enfants : « Ne vous inquiétez pas, ce sont des propositions. Si ça ne prend pas, on s’adaptera. » Mais aujourd’hui, comme les jours précédents d’ailleurs, l’énergie va circuler.
Soudain, une porte s’ouvre. C’est Mathis. Le petit garçon s’avance, comme attiré par un aimant. Sans un mot, il commence à danser avec Pat. L’instant est suspendu. L’éducatrice de jeunes enfants sourit.
Yasmina s’installe sur son tabouret portatif et libère les sonorités cristallines de son handpan. Anne engage une chorégraphie « miroir » avec des jeunes patients tout juste sortis de leur réserve, intrigués. Une jeune fille, en pyjama à cœurs et t-shirt mauve, vient s’asseoir à même le sol, un sourire léger flottant sur ses lèvres.
L’ambiance du couloir change radicalement. Le personnel apporte des chaises, des familles s’arrêtent avec leurs nourrissons dans les bras. Les bips incessants des machines semblent s’accorder au rythme de la musique. « C’est si relaxant, s’exclame Myriam, agente de service. J’étais en train de donner les douches et ça m’a apaisé ».
Des tuyaux aux origamis
Au fil des échanges, les artistes nous racontent leurs pépites de la semaine. Comme ce serrurier qui, la veille, pensait que le son du handpan provenait de ses tuyauteries avant de découvrir les musiciennes. Émerveillé, il avait appelé une collègue qui a accouru, tout essoufflée, pour ne pas manquer une note.
Ou encore ces enfants inconnus les uns des autres qui, dans une salle d’attente, se sont mis à jouer à des origamis ensemble. Après leur passage, les artistes laissent une trace, une petite forme de papier, un souvenir palpable après le nuage des sons et des gestes.
« C’est vraiment très long d’attendre… »
Le trio ne manque pas d’humour. Dans une salle d’attente à moitié vide ou une maman et ses deux enfants s’ennuient, elles entonnent un air clownesque sur l’ennui de l’attente. Un médecin passe, s’arrête, rit franchement. Les enfants chantent avec les artistes et s’essaient au handpan. La visite doit ensuite continuer. Mais l’hôpital est un organisme vivant qui se vide le vendredi après-midi. Les salles d’attente d’ophtalmologie sont désertes.
Alors direction le hall d’entrée, et son parvis, ce lieu de passage où tout le monde se croise. C’est ici que les artistes retrouvent des visages croisés plus tôt dans la semaine. C’est un carrefour de destins : il y a ceux qui fument nerveusement, ceux qui s’engueulent, et ceux qui attendent, avec un peu de stress parfois dans le regard. Il y a ceux qui s’arrêtent pour regarder les artistes, l’air curieux ou dubitatif, ceux qui n’y prêtent pas attention, et ceux qui se rapprochent timidement pour mieux profiter du spectacle. Au milieu de ce brouhaha humain, l’improvisation des artistes.
Yasmina, Pat et Anne y retrouvent Hamed et sa maman, Hafida. Un concert privé s’improvise sur le bitume, entre les passants pressés et les bruits de la ville.
Rapidement, les larmes coulent sur le visage d’Hafida. Son fils l’embrasse tendrement. « Ça m’a touché dans le bide », nous confie-t-il, encore bouleversé par cette sensation de chaleur humaine. Pour lui, ce son, c’est « une impression d’être au paradis ». Il nous parle de cette solitude des malades, loin de leurs familles, que la musique vient soudainement combler.
Il va falloir bientôt s’arrêter. Yasmina range son instrument. Entre les murs blancs et le goudron gris, Anne distribue les derniers origamis.
Propos recueillis par Sidonie Hadoux
Photographies: Gabriela Téllez
