À Albert, un service postal éolien nommé Hermèsse bouscule le temps du café
À l’EPHAD Rose de Picardie, à Albert dans la Somme, l’ouverture quotidienne de la cafétéria est un rituel immuable. Mais ce jour-là, entre deux commandes, derrière un guichet blanc portatif, Lucile Ometz invite les habitants à écrire des lettres.
Il est presque 15 heures dans les couloirs de l’EHPAD Rose de Picardie, à Albert. À côté du réfectoire où les derniers habitants achèvent leur déjeuner, la petite cafétéria s’apprête à ouvrir ses portes. Dans son aquarium, un petit poisson noir fait imperturbablement le tour de sa plante aquatique. Le décor de ce lieu de vie, ouvert chaque après-midi jusqu’à 16h30 pour les familles et les habitants de l’établissement, semble figé dans ses habitudes. Pourtant, une silhouette s’active derrière le comptoir : « je vais faire couler le café », lance Ludovic, éducateur.
Pendant ce temps, l’artiste multidisciplinaire Lucile Ometz s’installe pour une résidence de deux jours. Entre deux couloirs, elle ajuste une structure singulière : un «service postal éolien » qu’elle a baptisée Hermèsse. Un clin d’œil évident, au féminin, au dieu grec des messagers.
Lettre 1
Le carbone et le Bic pour laisser une trace
Le projet de Lucile est simple : inviter les résidents à écrire une lettre. À n’importe qui. Pour cela, sept planches en bois sont suspendues à sa structure, équipées de simples stylos Bic et de feuilles doublées de papier carbone. Le carbone pour garder une double empreinte des mots déposés. Un micro discret est posé sur la guichetière, relié à une petite enceinte dissimulée en hauteur. Elle servira à la restitution du projet le lendemain en proposant une écoute collective des lettres ainsi écrites..
15 heures pile. Ludovic, l’éducateur de l’EHPAD, lève le volet dans le bruit familier des chariots poussés par le personnel. « Je déclare la cafétéria ouverte ! », lance-t-il avec un enthousiasme rayonnant. Aussitôt, la vie reprend. Nelly, résidente, s’installe et commande un cidre. Bernard, résident également, prend place à une table voisine.
C’est le moment que choisit Serge, un autre habitant, pour avancer avec son fauteuil roulant. En voyant l’artiste, il s’arrête net, l’œil rieur, et lance un compliment sur son chapeau. Le contact est noué. Lucile sourit et lui propose naturellement l’exercice : « Est-ce que vous aimeriez écrire un texte ? »
Ecrire ce qu’on ne dit jamais
La réponse tombe brute: « Je n’ai plus personne, Madame. Je n’ai plus rien du tout. Je n’ai personne à qui écrire, je suis seul. »
Face à ce mur invisible que la vieillesse dresse parfois, l’artiste ne recule pas. Avec une douceur obstinée, elle insiste gentiment. On peut écrire à qui on veut, même à quelqu’un d’ici. En quelques secondes, le refus s’efface. « Je vais écrire à Ludo », décide soudain Serge.
Sous la dictée, Lucile devient la plume. Serge remercie Ludovic pour sa gentillesse au quotidien, « pour tout ce qu’il a fait pour lui et qu’il n’oubliera jamais». Une fois le texte terminé, Serge s’en empare et le remet en main propre à l’éducateur. Lancé, il enchaîne directement avec une deuxième lettre pour Stéphane, animateur également présent. Un peu plus tard, Michel, habitant de l’EPHAD, fera de même, confiant ses mots de gratitude pour le duo du comptoir.
« Poser des mots, ça les valorise »
Derrière leur comptoir, tout en continuant de servir les cafés et les cidres, Ludovic et Stéphane observent le manège amusé. Pour eux, cet impromptu poétique est une bouffée d’oxygène pour certains : « On savait tout de suite qui allait être intéressé par la démarche », confie Ludovic.
Ce genre d’atelier, qui remue les souvenirs, demande une attention fine. C’est pourquoi la psychologue de l’établissement a été prévenue en amont et reste en veille. «Ce n’est pas mal de ressasser des souvenirs », poursuit l’éducateur. « Ça leur fait du bien, ça les valorise et ils en ont besoin. Poser des mots, c’est important, surtout pour ceux qui traversent des moments difficiles en ce moment. »
Imperturbable, Lucile continue de naviguer de table en table. Ici, elle s’installe à côté de la maman d’un certain Jean-Michel. Cette dernière hésite, le stylo en l’air : elle veut écrire à son fils, mais « ne sait pas quoi lui dire » puisqu’ils se sont déjà eus au téléphone hier.
Une expérimentation coup de cœur
Pour Lucile, qui a choisi de vivre pleinement de son art multidisciplinaire depuis quatre ou cinq ans, cette expérience a un goût particulier. Ce projet de guichetière itinérante, elle l’avait testé juste avant le Covid auprès d’autres publics. Elle voulait le poursuivre, mais d’autres projets l’avaient emmenée ailleurs. L’opportunité offerte par Plaines Santé d’investir cet EHPAD a été le déclic parfait pour remettre sa machine à messages sur les rails.
En fin d’après-midi, le volet de la cafétéria se referme. Lucile tamponne soigneusement ses petites lettres au carbone et les range précieusement. Elle ne sait pas encore tout à fait quelle forme finale prendra ce projet au long cours. Mais pour l’heure, l’urgence est à court terme : le lendemain, après une deuxième journée de collecte, elle organisera une grande écoute collective de tous ces mots enregistrés. Une manière de « confier les lettres au vent », selon l’artiste, et « le vent ne se trompe jamais de destinataires ».
3 questions à Lucile Ometz, artiste multidisciplinaire
Le dispositif Hermèsse est né il y a quelques années, dans un autre contexte. Comment s’est-il transformé pour arriver jusqu’aux couloirs du milieu de soin ?
C’est un projet que j’ai testé il y a deux ou trois ans grâce à une carte blanche dans un tiers-lieu. À l’époque, je l’avais déployé lors d’un festival féministe dans le Grand Est, en le dédiant exclusivement aux femmes ou aux entités considérées comme féminines. L’intensité a été immédiate, des gens ont pleuré dans mes bras… J’ai compris que ce dispositif ouvrait un espace nécessaire. Depuis, j’ai retravaillé la structure avec une designeuse pour qu’elle soit transportable à vélo, même si elle reste encore trop lourde. Symboliquement, c’est amusant : on se rend compte que les histoires des gens sont parfois très lourdes à porter !
Venir aujourd’hui dans le milieu de soin est un prolongement naturel. J’ai accompagné ma grand-mère pendant longtemps, puis je passais beaucoup de temps auprès d’elle lorsqu’elle est entrée en EHPAD. C’est un univers très spécifique, parfois étrange quand on vient du monde des “actifs” : on y côtoie quotidiennement la maladie, le handicap, la mort, et d’une certaine manière, des personnes un peu mises de côté.
C’est aussi un monde presque exclusivement féminin à travers ses travailleuses : qu’il s’agisse des aides-soignantes, des infirmières ou des femmes de ménage, ce sont des espaces de femmes. Mon précédent projet explorait déjà cette idée du soin (care) et ces dynamiques féminines. J’avais envie de prolonger ces réflexions autour d’une parole empêchée et d’une mémoire fracturée. C’est devenu une sorte d’obsession personnelle. Quand l’opportunité s’est présentée, je sentais que le milieu hospitalier m’appelait. Je ne me ferme à aucun service, car chaque lieu a quelque chose à raconter, mais s’installer ici faisait profondément sens.
Lors de votre première intervention dans un autre service, vous avez été confrontée à des refus. Qu’est-ce que cela a bousculé dans votre démarche ?
Ça a été une bonne leçon d’humilité. Je suis arrivée avec ma naïveté, peut-être même une forme de prétention, en me disant : « J’ouvre une porte, les gens vont participer.» Mais ça ne marche pas comme ça. Dans le service de médecine, la quasi-totalité des hommes m’ont fermé la porte en me disant qu’ils n’avaient plus personne à qui écrire. Dans leur génération, l’écriture intime ne leur est pas familière.
J’ai réalisé qu’ouvrir un tel espace avec la voix et le micro, cela demande du temps. Deux jours dans un service, ce n’est pas suffisant. Idéalement, j’aurais aimé travailler beaucoup plus avec les équipes en amont pour adapter le projet de manière spécifique, selon les services ou même selon les résidentes elles-mêmes. Faute de temps, nous n’avons pas pu le faire, et c’est dommage, car l’écriture est un outil puissant pour raviver les choses, pour formaliser ou verbaliser le non-dit. Face à des personnes qui ont une parole empêchée, un obstacle ou une mémoire fracturée, réussir à faire filtrer ne serait-ce qu’un fragment de récit, c’est déjà du “dit”. C’est une matière passionnante que j’aurais aimé creuser davantage avec les soignants. Cela prouve qu’il faut penser ce dispositif sur le long terme.
Vous vous définissez comme une artiste multidisciplinaire. Quel rôle jouent le son et cette matière textuelle dans votre travail plastique ?
J’ai commencé ma pratique artistique professionnelle sur le tard, il y a quatre ou cinq ans, et j’ai un intérêt profond pour l’oralité. Le son est une matière qui m’a surprise: il transporte une chaleur et une intimité uniques. Si je devais définir mon rôle d’artiste visuelle ici, ce serait plutôt celui de “créatrice d’images dans la tête des gens” par la précision des mots décrits et récoltés.
Pour ce projet, je collecte les récits, je les mélange, je les laisse macérer dans un réceptacle creux pour qu’il en sorte quelque chose qui dépasse les histoires personnelles. Plastiquement, ce qui m’intéresse le plus, c’est le papier carbone. Il garde l’empreinte de plusieurs écritures, devient transparent à force d’être utilisé, et montre physiquement la superposition des récits. Après l’EHPAD d’Albert, j’irai en pédiatrie au centre hospitalier de Corbie en juin. Les enfants auront sans doute moins d’appréhension face au micro, mais chaque lieu réinvente l’expérience.
Lettre 2
Propos recueillis par Sidonie Hadoux
Photographies: Gabriela Téllez
