«Mettre en place le terrain favorable pour que tout le monde puisse s’exprimer»

Saison : 2025/2026 - Artistes : duo Bul” - Établissements : EHPAD François-Xavier de Saulty

À l'occasion de leur présence au sein de l'EHPAD François-Xavier de Saulty à Aubigny-en-Artois, Samuel Taussat et Jean-Daniel Talma reviennent sur leur démarche artistique dans le cadre du dispositif Plaines Santé.

Pour commencer, pouvez-vous vous présenter et introduire votre duo ?

Jean-Daniel Talma : Bonjour, je m'appelle Jean-Daniel Talma.

Samuel Taussat : Bonjour, je m'appelle Samuel Taussat. Nous sommes le duo Bul’’. Ça s'écrit avec un B, un U, un L et deux apostrophes. C'est un duo de musiciens né il y a un peu plus de cinq ans. On aime bien utiliser un petit gimmick pour nous définir : « un duo de musiciens sur le fil de leur imaginaire ».

Pourquoi cette expression, « sur le fil de leur imaginaire » ?

Jean-Daniel Talma : Déjà parce qu'on est deux, donc leur imaginaire, et il y a un fil pour synthétiser tout ça. Nous sommes des amoureux de l'improvisation. On l'utilise à la fois comme une matière créative et comme un outil pour construire notre musique, notre lien au public et notre lien au monde.

Samuel Taussat : Pour compléter, ce fil évoque trois choses : le jeu avec lequel on s'amuse ; la finesse d'un geste discret ; et le rappel à la fragilité. Fragilité de l'instant, de la vie et des rencontres. Nous jouons autour de ça avec nos instruments, nos corps, nos esprits, l'autre et le territoire.

Pouvez-vous nous parler de votre approche artistique et de ce projet pour Plaines Santé ?

Samuel Taussat : Dans le duo Bul’’, Jean-Daniel est musicien siffleur et moi, je suis musicien tchatcheur. Il y a le souffle pour Jean-Daniel, et pour moi le jeu et la percussion des mots pour rythmer le morceau et la rencontre.

Ensuite, Jean-Daniel est artisan, artiste et pédagogue. Artisan car il est luthier et fabrique des flûtes et des tambours. Artiste car il voyage depuis longtemps pour donner des concerts. Et pédagogue car il aime la transmission.

Pour moi, c'est un peu pareil. Le voyage a toujours nourri mon parcours, à la rencontre des cultures africaines, afro-cubaines, latino-américaines ou d'Asie, où j'ai découvert des pratiques de body music (la musique corporelle). Chaque continent a ses rythmes en mouvement. Jean-Daniel et moi défendons cette idée d'être des passeurs.

Jean-Daniel Talma : Oui, c'est ça. En fait, ce que l'on fuit, c'est la scène traditionnelle et le public frontal qui écoute sagement. On aime que la scène se construise n'importe où : sur un trottoir, dans une cour d'école ou dans une salle à manger, comme aujourd'hui dans cet EHPAD. La scène, on la coconstruit avec les participants pour créer collectivement.

Cela vient aussi de nos parcours. Samuel vient des musiques populaires d'Amérique du Sud ou d'Afrique. De mon côté, ce sont les musiques de tradition populaire d'Europe. Le musicien traditionnel joue pour toutes les circonstances de la vie. On aime être là où on ne nous attend pas, pour créer du partage sans les artifices du spectacle vivant. Le spectacle vivant est déjà là, de fait. Nous sommes juste des catalyseurs pour mettre en place le terrain favorable afin que tout le monde s'exprime.

Pour Plaines Santé, on a proposé le projet Humains par Nature, inspiré d'une action d'éducation artistique créée en 2021, Sons par Nature. Cette candidature est née car j'ai coordonné pendant dix ans un projet Culture et Santé en Auvergne-Rhône-Alpes, où le duo BUL’’ a été invité. C'est lors d'un colloque à Lyon que j'ai découvert le BIP (Bureau des Inspiration Partagées) qui porte ce dispositif dans les Hauts-de-France, et on a décidé d'y répondre.

Intervenir sur dix impromptus est une proposition hyper riche car elle donne du temps. Comme nous sommes sur un seul établissement, l'EHPAD d'Aubigny-en-Artois, on a imaginé un chemin sur un fil. On ne va pas proposer le même concert à chaque fois. On déroule ce chemin avec nos imaginaires et ceux des résidents, des soignants ou des éducateurs. C'est notre septième interventions et ce format long nous permet de vivre une aventure différente.

Sur ce chemin, proposez-vous également des ateliers ?

Samuel Taussat : Oui. Au départ, on s'est concentrés sur les impromptus avec des concerts thématiques (Entre Deux, Humains par Nature...). À cela, on intègre des ateliers d'écriture de comptines ou de lutherie buissonnière. C'est comme ça que le chemin se construit. On rejoint ainsi la notion de "circulation" du dispositif Plaines Santé, qui s'apparente à une résidence de six semaines. On est heureux d'ouvrir cette fenêtre qui nous permettra peut-être de découvrir un autre lieu l'année prochaine.

Jean-Daniel Talma : Dans ces ateliers, les résidents écrivent des comptines à partager avec leurs petits-enfants. On a aussi fait un concert intergénérationnel avec la crèche voisine. Cette fois-ci, on met l'accent sur la lutherie en concevant une énorme boule sonore collective. C'est une sphère en bois tressé à l'intérieur de laquelle on tend des fils avec des bouchons qui font du bruit. L'idée est d'avoir une structure manipulable à plusieurs.

Il a fallu s'adapter aux contraintes du territoire : nous sommes dans une région de grands champs plats avec peu de bois. On a donc utilisé de jeunes arbustes fins trouvés au bord de la route pour les tresser. C'est un beau symbole : une branche fine seule casserait, mais multipliées, elles deviennent solides. C'est à l'image de nos projets : individuellement, on a moins de choses à raconter que si l'on est tous ensemble à nourrir l'œuvre avec nos richesses et nos blessures.

Vous disiez que la musique est un prétexte à la rencontre. Comment s'est-elle faite ici ?

Jean-Daniel Talma : Elle se fait via la musique, la lutherie, les percussions corporelles ou l'écriture. Ce sont autant de fils que l'on tire. Parfois, la rencontre tient juste à un regard, une connivence pendant qu'on joue.

Mais le lien se crée surtout après. Quand on pose les instruments et les outils, le public vient spontanément vers nous pour partager un ressenti ou faire connaissance. Parce qu'il s'est passé quelque chose dans l'espace créatif, les gens veulent poursuivre la connexion. C'est dans ces intersticesque la rencontre devient profonde. On se raconte nos vies, nos joies, mais aussi nos peines et les tracas du quotidien.

L'EHPAD est un lieu de vie. Comment trouve-t-on la bonne posture pour habiter cet espace alors que vous êtes un peu chez eux ?

Samuel Taussat : On trouve la posture petit à petit, en prenant le temps de découvrir les espaces : la blanchisserie, la cuisine, la salle à manger, les chambres, les bureaux administratifs... Ce foisonnement demande du temps.

C'est pourquoi, avec le duo BUL’’, on fait le choix de s'immerger au maximum comme sous forme de résidence, en essayant de dormir sur place. Les horaires des ateliers et des concerts sont définis, mais tout ce qui se passe en dehors de ces temps nourrit profondément l'immersion.

 

Propos recueillis dans le cadre du dispositif « Plaines Santé » par Sidonie Hadoux

Photographies: Gabriela Téllez

 

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